Regrouper ou diviser l'enseignement supérieur d'un même site : de 1896 à 2016

Contribution de Michel Grossetti, Directeur de recherche CNRS.

Les politiques amorcées avec le Programme Investissements d’Avenir (PIA) et la création des communautés d'universités et établissements (ComUE) incitent à des regroupements locaux d’universités et d’autres établissements d’enseignement supérieur.

De façon assez amusante, on retrouve plus d’un siècle plus tard la perspective des réformateurs de la fin du XIXe siècle qui voulaient créer 4 ou 5 grandes universités susceptibles de rivaliser avec leurs homologues allemandes. Les gouvernements de l’époque exerçaient une sorte de chantage sur les villes pour qu’elles investissent dans les bâtiments universitaires, en leur faisant miroiter que les plus « méritantes » seulement seraient récompensées. Après que les villes aient effectué beaucoup d’efforts (c’est l’époque où Toulouse a financé sur la base d’un grand emprunt la construction des bâtiments de la rue Lautmann et des Allées Jules Guesde), il a finalement été décidé en 1896 de créer une université pour chaque ville comportant des facultés.

Rappelons brièvement l’histoire particulière des universités françaises. Si les universités médiévales ont été très précoces dans ce pays (celle de Paris constituée au début du XIIIe siècle, celle de Toulouse créée par décision politique en 1229) et actives (une cinquantaine de collèges universitaires à Toulouse au XIVe siècle), elles ont peu à peu périclité et ont été supprimées formellement par la Convention en 1793. La carte universitaire française, que les politiques actuelles sont en train de modifier est le résultat d’une série de politiques amorcées par cette quasi « table rase » de 1793. A partir de 1808 est mis en place un système national comportant donc une seule université (d’abord « Impériale », puis « de France »). Cette université était organisée en facultés, « professionnelles » (droit et médecine) ou « académiques » (lettres et sciences, ainsi que théologie, mais ces facultés organisant un enseignement religieux d’Etat ont disparu par la suite). Les facultés « académiques » n’avaient pratiquement pas d’étudiants et leurs professeurs devaient surtout organiser le baccalauréat et dispenser des cours publics. Ils effectuaient leurs recherches dans un cadre privé ou dans d’autres organisations (observatoires astronomiques, jardins des plantes, etc.).

Accusé de faire prendre du retard au pays sur le plan scientifique et sur celui de la formation, ce système a été réformé par la Troisième République avec le financement de bourses permettant à des étudiants de se consacrer à leurs études, le recrutement de jeunes professeurs (à Toulouse Paul Sabatier, Jean Jaurès, etc.), puis, donc, la création de 16 universités regroupant chacune les facultés d’une même ville. Ces universités sont de simples regroupements sans réel pouvoir, les doyens des facultés et leurs conseils de professeurs étant les détenteurs des principaux moyens d’action. Leurs moyens ayant été fortement réduits après la première guerre mondiale, elles ont eu du mal à faire face à leurs missions, notamment du côté de la recherche. Un mouvement de relance de celle-ci a abouti à la création en 1939 d’un grand organisme national externe aux universités, le CNRS. Dans les années 1960, la croissance considérable des effectifs d’étudiants a conduit les gouvernements à créer d’autres universités (Nantes, Nice, Perpignan, Pau, etc.). En 1968, une réforme engagée à la suite des mouvements sociaux a redéfini l’organisation des universités (conseils, présidents élus, etc.). Dans les grands centres universitaires, les universités de 1896 ont été divisées à la hâte en plusieurs établissements, en général selon les découpages facultaires. La politique actuelle est donc d’une certaine façon un retour à la situation d’avant 1968.

Quelques mots sur le cas de Toulouse

En 1808, la ville hérite de trois facultés (laissons à nouveau de côté la théologie) : lettres, sciences, droit. Par la suite, la municipalité et d’autres instances locales essaient à plusieurs reprises d’obtenir une faculté de médecine, mais les gouvernements leur répondent invariablement qu’il faudrait au préalable qu’elles édifient des bâtiments décents pour les facultés existantes. En particulier les facultés académiques sont réduites à une salle de cours dans le lycée (actuel lycée Fermat), salle de surcroît mal chauffée et inconfortable. Ce bras de fer s’achèvera avec la construction des bâtiments de l’actuelle rue Lautmann et des allées Jules Guesde, et l’inauguration en 1891 de la faculté de Médecine. Au début du XXe siècle, les facultés créent un certain nombre d’« instituts ». Ceux de la faculté des sciences deviendront des écoles d’ingénieurs.

A la fin des années cinquante, le doyen de la faculté des sciences obtient la construction du campus de Rangueil, similaire à ceux de Saint-Martin d’Hères (Grenoble), Talence (Bordeaux) et d’autres. En 1963 est décidé la décentralisation à Toulouse de diverses écoles liées à l’aéronautique et la création d’un établissement important du Centre national d’études spatiales. Après les événements de 1968, l’université de Toulouse est divisée en trois : Sciences Sociales (faculté de droit), le Mirail (du nom d’un domaine où la faculté de lettres est invitée à s’installer), Paul Sabatier (sciences et médecine). En 1970, les anciens instituts techniques de la faculté des sciences s’autonomisent et se regroupent au sein de l’Institut National Polytechnique de Toulouse (le même mouvement se produit à Grenoble et Nancy).

En décembre 2016, la politique de regroupement d’universités semble avoir commencé à modifier l’organisation géographique du système universitaire puisque, dans presque toutes les agglomérations qui comportaient plusieurs universités, celles-ci ont déjà fusionné ou se sont regroupées sous une forme plus fédérative, ou encore sont engagées dans un processus de regroupement. Ces regroupements incluent parfois des établissements situés dans d’autres agglomérations mais dans la même région. Le tableau suivant fait le point sur les sites français qui étaient dotés d’universités dès 1896.

Situation en décembre 2016 des regroupements d’universités dans les sites de 1896

Universités
de 1896
(métropole)

Découpées
en 1968
(Loi Faure)

Situation en Novembre 2016

PARIS

Oui

Plusieurs regroupements en cours

AIX-MARSEILLE

Oui

Fusion

BORDEAUX

Oui

Fusion partielle (sans Bordeaux 3)

CLERMONT

Oui

Fusion programmée en Janvier 2017

GRENOBLE

Oui

Fusion

LILLE

Oui

Fusion programmée en 2018

LYON

Oui

Fusion en discussion

MONTPELLIER

Oui

Fusion partielle (sans Montpellier 3)

NANCY

Oui

Regroupement sous forme de grand établissement intégrant Metz

RENNES

Oui

Fusion envisagée puis arrêtée

STRASBOURG

Oui

Fusion

TOULOUSE

Oui

Discussion en cours

BESANCON

Non

Université unique

(regroupement en cours avec Dijon)

CAEN

Non

Université unique

DIJON

Non

Université unique

(Regroupement en cours avec Besançon)

POITIERS

Non

Université unique

 

 

Une idée, une réaction ? Faites-nous part de vos commentaires en contribuant dans la boite à idées.